LE VOL DE LA « DRÔLE DE MACHINE » DES FRÈRES MONTGOLFIER

EN 1783, JOSEPH ET ÉTIENNE MONTGOLFIER PRÉSENTENT AU ROI LEUR DERNIÈRE INVENTION, UN GLOBE QUI S’ÉLÈVE DANS LE CIEL GRÂCE À DE L’AIR CHAUD. LES PREMIERS OCCUPANTS DE CETTE MACHINE SONT UN COQ, UN CANARD ET UN MOUTON.

Le 19 septembre 1783, Louis XVI et sa cour s’installent dans les jardins du château de Versailles pour assister à une drôle d’expérience. On a préalablement construit un échafaud dans la cour du château, sur lequel est disposé une bien étrange machine.

« Cette machine, composée de toile & de papier, étoit d’un volume très considérable : elle avoit la forme d’une tente, dont la hauteur étoit de 60 pieds, & le diamètre de 40.

Elle étoit formée de manière à contenir 40 000 pieds cube de gaz, & pouvoit enlever environ 1 200 livres, quoique la charge ne fût que de 600, sans y comprendre la machine qui pesoit elle-même 7 à 800 livres. »

Il s’agit de la fameuse machine aérostatique de Monsieur Montgolfier, ou plutôt de messieurs Montgolfier, car ce sont bien les deux frères Joseph et Étienne qui ont conçu cet engin.

S’ils ont pris le risque de réaliser leur expérience face à Louis XVI, c’est qu’ils ont déjà expérimenté leur ballon en différentes occasions. À Avignon, où Joseph découvre par hasard le principe de l’air chaud qui fait s’envoler un bout de tissu, puis chez eux à Annonay où, quelques mois plus tôt, ils ont fait voler un globe de toile et de papier de 12 mètres de diamètre.

Au mois d’août, c’est au Champ-de-Mars que les Montgolfier impressionnent un public nombreux. La Gazette informe ses lecteurs tout en les prévenant.

« Un globe de taffetas enduit de gomme élastique, de 36 pieds de tour, s’est élevé du Champ de Mars jusque dans les nues, où on l'a perdu de vue ; il a été dirigé par le vent vers le Nord-est, & on ne peut prévoir à quelle distance il sera transporté. On se propose de répéter cette expérience – avec des globes beaucoup plus gros.

Chacun de ceux qui découvriront dans le Ciel de pareils globes, qui présentent l'aspect de la Lune obscurcie, doit donc être prévenu que loin d'être un phénomène effrayant, ce n'est qu'une machine toujours composée de taffetas, ou de toile légère revêtue de papier, qui ne peut causer aucun mal, & dont il est à présumer qu'on fera quelques jours des applications utiles aux besoins de la Société. »

C’est donc l’esprit tranquille qu’Étienne et Joseph Montgolfier s’apprêtent à réitérer leur expérience à Versailles. Et pour démontrer l’utilité que leur ballon pourrait avoir comme moyen de transport, ils y accrochent un panier d’osier dans lequel ils déposent un coq, un canard et un mouton.

À une heure de l’après-midi, l’un des frères Montgolfier allume la paille mouillée et la laine qui vont produire la fumée indispensable à l’aérostat. Dix minutes plus tard, on coupe les cordes qui retiennent la machine. Celle-ci s’élève dans le ciel.

« Au plus haut point de son ascension, elle parut comme immobile pendant quelques instants ; après quoi, le vent d’ouest qui souffloit, lui fit prendre un cours horizontal, mais qui ne fut pas de longue durée.

Sa déclinaison fut bientôt sensible, on en vit sortir des traînées de fumée, & au bout de 6 à 8 minutes, elle alla tomber au carrefour-maréchal, dans le bois de Vaucresson, qui n’est éloigné du lieu de départ que d’une demi-lieue. »

On se rue sur le lieu de l’atterrissage, pour constater que tout le monde va bien :

« Le mouton mangeoit tranquillement ; mais le canard, & le coq étoient tapis dans un coin ; & quoiqu’on ait jugé qu’ils n’avoient pas souffert, ils étoient au moins très étonnés. »

L’expérience est concluante, le public est conquis. Parmi eux, un jeune scientifique, Jean-François Pilâtre de Rozier qui se précipite vers les Montgolfier pour offrir ses services.

Car l’étape suivante ne peut être qu’un nouveau vol emmenant des humains à bord de la nacelle d’osier, et le jeune homme est prêt. Mais pas le roi, qui refuse dans un premier temps de laisser un de ses grands scientifiques tenter cette aventure, préférant qu’on fasse l’expérience avec des condamnés à mort volontaires.

Pilâtre de Rozier use de son influence et obtient finalement l’autorisation royale. On commence au début du mois d’octobre par un premier vol captif (le ballon est attaché par des cordages de 30 mètres). Puis, le 21 octobre, Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlande embarquent, devenant les premiers aéronautes de l’histoire.

« Vendredi dernier, 21 de ce mois, on a fait une expérience nouvelle & très-brillante du Globe aérostatique du sieur Montgolfier.

Cette machine, dans laquelle étoient montés le Marquis d'Arlandes & le sieur Pilâtre de Rozier, s’est élevée à 3 000 pieds de hauteur au moins, a traversé la Seine, sous leur direction, au-dessous de la barrière de la Conférence, & passé entre l'École militaire & l'Hôtel des Invalides.

Les intrépides voyageurs l'ont fait descendre dans la campagne au-delà de Paris, vis-à-vis le moulin de Croulebarbe ; leur course a été de 4 à 5 000 toises, & sa durée de 20 à 25 minutes ; ils auroient pu franchir un espace triple, puisqu'ils avoient encore dans leur galerie les deux tiers de leur approvisionnement ; ils n'ont pas éprouvé la plus légère incommodité. »

Devant ce succès et les différentes expériences de vols scientifiques qui se succèdent, les frères Montgolfier, sont consacrés par l’Académie royale des sciences en décembre 1783.

« L’ACADÉMIE royale des Sciences dérogeant en faveur des sieurs de Montgolfier, à l'usage de n'élire ses correspondants qu'à une seule époque de l'année au mois d'Août, leur a donné ce titre dans son Assemblée du 10 de ce mois.

On apprend de Lyon, que le 2, l'Académie de cette ville avoit déjà déclaré le sieur E. de Montgolfier au nombre de ses Associés.

Elle annonça en même temps un prix extraordinaire de 1 200 livres, dont le sieur de Flesselles, Intendant de cette généralité, & le Marquis de Saint-Vincent, ont fait les fonds sur ce sujet : “Trouver la manière la plus sûre et la plus simple de diriger à volonté horizontalement le Ballon aérostatique”. »

Et la drôle de machine, rapidement rebaptisée montgolfière, continuera ses vols scientifiques puis héroïques (Gambetta fuyant le siège de Paris en 1870 pour rejoindre le gouvernement à Tours) et militaires (notamment pendant la guerre de Sécession américaine) pour devenir rapidement un loisir contemporain.