Loin de Genève, ses banques et son atmosphère feutrée bouillonne une cité en pleine effervescence. À Zoug, petite ville de 30.000 habitants située dans le canton du même nom, on n’hésite pas à s’auto-proclamer “Crypto Valley”. La bourgade attire quelques uns des plus grands noms du secteur dans son cadre bucolique niché dans la partie alémanique du pays. Zoug accueille notamment la Fondation Ethereum, l’ONG qui promeut mondialement le développement de la blockchain du même nom. Environ un quart des levées de fonds en cryptomonnaies (ICO, une forme de crowdfunding grâce auquel les investisseurs reçoivent des crypto-actifs) ont été réalisées en Suisse, selon le cabinet PwC. Et sur les 10 plus importantes, quatre d’entre elles concernent des start-up de Zoug.

“Il ne faut pas voir une volonté politique derrière le développement de ces technologies”, souligne Alexis Roussel, patron de la plateforme Bity, le plus ancien vendeur de bitcoins du pays (2014). “C’est principalement dû au cadre social et juridique. Ici on part du principe que tout ce qui n’est pas interdit est autorisé”, précise-t-il. Il faut dire que la Suisse est un pays éminemment libéral, doté d’un système politique décentralisé et d’une démocratie directe efficace. Autant de caractéristiques qui se marient parfaitement avec l’univers des cryptomonnaies.

Si les officiels de Zoug déclarent volontiers que l’attrait de leur cité résulte d’un dessein visionnaire, c’est plutôt par le fruit du hasard qu’elle est devenue le San Francisco de la crypto. Plus particulièrement avec l’arrivée de deux entreprises en 2013-2014 : Bitcoin Suisse, un fournisseur de services financiers spécialisé, et MNE, un cabinet d’avocats qui fait désormais référence dans le secteur. Il y a aussi le siège de l’association suisse du bitcoin, l’une des plus anciennes au monde. Aujourd’hui, les sociétés spécialisées pullulent dans le centre-ville (Xapo, Lisk, Blockchain Source, Patria Digitalis, etc.). Ces start-up ne viennent bien sûr pas pour la beauté des montagnes : le cadre fiscal y est particulièrement attrayant avec 14,6% d’impôt sur les sociétés. Mais ce n’est pas tout.

Comparatif 2018 des plateformes pour acheter des cryptomonnaies

Un écosystème complet dans une ville de 30.000 habitants

“Outre la fiscalité, les entreprises du secteur apprécient Zoug car elles savent qu’elles bénéficieront d’une importante palette de services”, explique Alexis Roussel. En effet, avant même de trouver un financement, l’une des difficultés pour un crypto-entrepreneur est d’expliquer à ses interlocuteurs les concepts de blockchain et des cryptomonnaies. C’est souvent très compliqué : Capital a récemment publié une enquête dans laquelle de nombreux investisseurs français déplorent les faibles connaissances des conseillers bancaires. “À Zoug, on peut poser ses valises facilement et démarrer son affaire sans perdre un temps fou à faire de la pédagogie”, poursuit Alexis Roussel. Une formule permet même de créer sa start-up en seulement 10 jours.

Crypto Valley / Le site Internet de Crypto Valley, l'association qui réunit les entreprises blockchain de Zoug

Zoug a fait parler d’elle pour la première fois en 2016 lorsque la municipalité a annoncé l’acceptation des paiements en bitcoins pour obtenir des documents administratifs (jusqu’à 200 francs suisses, soit 173 euros). Une première mondiale, aujourd’hui imitée dans les États américains d’Arizona et du Wyoming. Et on peut dire qu’elle a fait tache d’huile dans le reste du pays : même la très chic station de Saint-Moritz autorise le paiement du forfait en bitcoin ! “Nous devons vivre avec notre époque. Cela vaut en particulier pour tout ce qui touche à la numérisation, expliquait début janvier à la Südostschweiz le directeur du tourisme de la ville Markus Meili. Dans le canton de Neuchâtel où son entreprise est installée, Alexis Roussel note aussi un écosystème favorable et une volonté des pouvoirs publics d’encourager les initiatives. Et Genève ? “La taille du secteur bancaire genevois ne se prête pas aux petits projets innovants qui sont regardés de haut”, témoigne l’entrepreneur.

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Une réaction à la fin du secret bancaire ?

Il est étonnant de constater que la confédération helvétique, pays bancaire par excellence, est en train de prendre le leadership d’une technologie dont la genèse s’appuie sur l’obsolescence des banques (le bitcoin est un système de paiement qui élimine les tiers de confiance pour faire des transactions). Faut-il voir une forme d’adaptation du système suisse à la fin de son sacro-saint secret bancaire ? “Ça n’a rien à voir, explique Alexis Roussel. Contrairement aux idées reçues, les cryptomonnaies sont loin d’être un outil efficace pour cacher des fonds”. De fait, les poids lourds de l’écosystème crypto suisse sont majoritairement des start-up innovantes. “Les grandes banques sont guère présentes dans le secteur”, précise le patron de Bity.

Dernière crypto-avancée en date: la FINMA, l’équivalent de l’AMF en Suisse, a publié le 16 février un guide pratique dans lequel elle explique comment elle traitera les questions d'assujettissement des ICO. Ce sujet est l’un des points de crispation les plus chauds pour le secteur et celui qui nécessite le plus rapidement une réglementation. En effet, de nombreux entrepreneurs peu scrupuleux profitent de la crédulité de certains investisseurs pour les voler en leur promettant de mirobolants retours sur investissement. Globalement, l’analyse de la FINMA a été plébiscitée par la plupart des acteurs au niveau mondial : elle préconise une fiscalité semblable aux actifs traditionnels et une labellisation des projets d'ICO. De quoi susciter un peu de jalousie chez les professionnels français qui regardent avec envie la situation de l'autre côté de la frontière...

“La Suisse a pris une avance nette sur ses voisins dans sa compréhension de l'importance de ces technologies, explique Clément Jeanneau, cofondateur de Blockchain Partner, une société française de conseils, cela se traduit par une relative bienveillance vis-à-vis des entrepreneurs de ce milieu”. En France, ces derniers appellent aussi à une régulation modérée, mais se heurtent à un gouvernement peu réceptif. “Certains de nos régulateurs, en particulier l'AMF, montrent tout de même une écoute qu'il faut saluer, note Clément Jeanneau, avant de prévenir : “Le danger ne se situe pas forcément là où l'on croit : plus encore que dans certains usages illicites des crypto-actifs, il réside dans le risque de pénaliser le secteur et ainsi de passer à côté d'une innovation de rupture qui ouvre la voie de l'économie numérique de demain.”