Ça y est, je suis trop vieux pour les jeux multi

À force de me faire fumer par des adolescents sur Counter Strike, je me suis rabattu sur Zelda.

Le dictionnaire Larousse définit la rage comme étant « un état d'irritation, de colère, de fureur qui peut porter à des actes excessifs ». J’ai atteint cet état proche de la démence lorsqu’un lycéen de 15 ans a osé me dire « Tu sais pas jouer, noob » en plein milieu d’un matchmaking de Counter-Strike : Global Offensive (CS : GO). À cet instant, j’ai senti une vive chaleur s’emparer de mon corps, la même que lorsque quelqu’un vous bouscule dans la rue sans s’excuser — voire en vous invectivant. J’imaginais ce merdeux gesticuler sur sa chaise, se faisant légitimement engueuler par sa mère célibataire qui a encore une fois débarrassé la table toute seule après avoir passé six heures au Auchan. Je n’avais qu’une envie : qu’il souffre. Alors que nous étions dans la même équipe, j’ai mis mon viseur sur sa tête et, après quelques secondes d’hésitation, j’ai cliqué. J’ai naturellement été kick de la partie, mais j’avais assouvi ma soif de vengeance.

Il y a quelques années, j’aurais transformé cette haine en victoire, tel un commandant de légions romaines. Mais cette fois, j’ai abdiqué. C’en était trop. Si j’étais autrefois reconnu pour mon sang-froid, comment est-il possible qu’aujourd’hui je souhaite la fin de notre civilisation à la moindre réflexion d’un adolescent planqué dans sa chambre ? La réponse est cruelle mais évidente : j’ai vieilli.

À 14 ans, jouer était la seule chose qui comptait — avec le skate et mes potes. Je disposais d’une énergie démentielle. Surtout, je n'avais que ça à foutre dans ma province du centre de la France. Malgré quelques pauses pour cause d'examens, de copines autoritaires ou par manque de blé, j’ai toujours continué à jouer. Selon mon compte Steam, j’ai joué près de 1 000 heures à CS : GO ces seules deux dernières années, ce qui revient à une dizaine d’heures chaque semaine. C’est beaucoup.

Aujourd’hui, j’ai 29 ans, un travail qui me prend 40 heures par semaine et des papiers administratifs à remplir jusqu’à la fin de mes jours. Il m’arrive par exemple très souvent de jouer au lieu d’écrire un article. Le truc avec les jeux multijoueur de ce genre, c’est qu’ils nécessitent un dévouement total. On ne peut pas le faire à moitié, au risque de se faire kick systématiquement. En 2018, force est de constater que je n’ai plus le temps de m’impliquer pleinement là-dedans. Le caractère ultra compétitif des jeux multijoueurs m’épuise. Chaque partie me paraît trop longue, trop contraignante ou trop chiante. Je n’ai plus envie d’être le meilleur, j’en ai même rien à cirer. Mais peut-être est-ce parce que je ne peux plus l’être.

Je suis un joueur fair play, c’est-à-dire vieux.

Si vieillir m’oblige à revoir mon emploi du temps et mes priorités dans la vie, cela ne doit pas occulter une autre réalité toute aussi triste : je suis devenu nul. Trop gentil, trop fair play ou trop con, j’ai troqué ma hargne contre une volonté de « passer un bon moment ». Mais tout cela ne serait pas de ma faute. Une étude en 2014 de l’Université Simon Fraser en Colombie Britannique a mis en évidence que c’est à l’âge de 24 ans que notre niveau général aux jeux vidéo baisse, que l’on soit un joueur bon ou très médiocre. Pour mener à bien cette enquête, les scientifiques ont fait participer 3 305 joueurs de Starcraft 2 ayant une certaine maîtrise du jeu et âgés de 16 à 44 ans. Le résultat fut tristement sans appel. À partir de 24 ans, le cerveau décline car nos fonctions motrices et cognitives commencent à se réduire. C’est un processus irrémédiable, comme la mort. Ayant eu récemment 29 ans, je suis donc déjà sur mon lit de mort e-sportif. Je suis ce vieux joueur de foot qui pense pouvoir « apporter son expérience » à l’équipe alors que tous veulent son départ. Je sais aujourd’hui que je ne suis plus fait pour ça.

Ne pouvant plus rivaliser, je cherche alors simplement à m’amuser, comme lors d’une balade ou d’une discussion entre amis. Mais là encore, c'est impossible, car des hordes de cheaters attardés viennent jouir de mon énervement constant. Le cheat sur les jeux multijoueurs n’a jamais été aussi présent. L’utilisateur Reddit et joueur de CS : GO « SeamenShip » a étudié ses dernières 1 000 heures de jeux. Selon lui, un cheater se trouvait dans 50% de ses parties. Le magazine Forbes a quant lui relevé une étude qui met en évidence que 37% des joueurs interrogés avouent avoir déjà triché. Surtout, seulement 12% des joueurs n’ont jamais vu leur expérience altérée par des cheaters. C’est beaucoup trop flippant. De mon côté, il est clair que perdre à cause d’un aimbot ou d’un wall hack tout en me faisant traiter de « noob » n’est plus de mon âge.

Et c’est ainsi que le plaisir disparaît. La plaie que représentent les cheaters est une montagne trop grande à gravir pour une personne ayant un âge avancé comme le mien. Le pire est que ces derniers comprennent très vite que je suis un joueur fair play, c’est-à-dire vieux. Je suis donc la cible parfaite à troller. Ils viennent me vanner dans le chat et attendent le dernier round pour me narguer. Je reste impuissant, tel un père de famille désabusé par ses enfants. Donc j’abandonne.

Ne prenant plus aucun plaisir à jouer sur des serveurs infestés de cheaters et d’adolescents débiles, j’ai repris goût aux jeux solos. Alors que les gamers lancent des milliers de threads Twitter agressifs au premier jeu vidéo qui ne dispose pas de mode multijoueur, j’en suis pour ma part très heureux. Certes les jeux solos sont scriptés, mais au moins personne ne vient perturber ma partie et encore moins me hurler dessus. Après quelques heures de Zelda ou The Last of Us, je suis rêveur et j’ai envie de raconter ce que j’ai vu. Après un match de CS : GO, j’ai juste envie de ne parler à personne. Je sens le seum bouillir en moi. Jouer en solo s’apparente plus à écouter de la musique tranquillement chez moi, alors que jouer en multi ressemble à trois jours de festival électro sans manger ni boire. Je sais que je continuerais à jouer à CS : GO et autres, mais moins souvent — ou avec des potes. Sinon, il faudrait créer des serveurs semblables aux restaurants « interdits aux enfants ». En attendant, je joue à des jeux d’adultes.

Quand Paul ne joue pas à des jeux d’adultes, il est sur Twitter .